Moreau était un homme de vérité. 

   Par la suite, presque toujours, nous faisions l’amour. Moreau aimait faire l’amour. Moi aussi, bien sûr. Mais pour lui, c’était vital. Il m’avait fallu beaucoup de temps pour comprendre à quel point la sexualité constituait pour lui un élément majeur dans sa vie. Moreau écrivait plusieurs pages par jour et l’érotisme, me répétait-il, était le soutien de sa création. Longtemps, j’avais pensé qu’il s’agissait du caprice d’un homme dont la libido était fortement exacerbée, ce qui, par ailleurs, n’était pas tout à fait faux. Mais je reconnus pourtant, avec le temps, contrairement à mes estimations du début, que l’énergie sexuelle accompagnée d’une intention de pensée, servait de carburant à son cerveau pour créer. Une jeunesse inaltérable le caractérisait. À cinquante-sept ans il n’avait pas un seul cheveu gris et son corps musclé et ferme était celui d’un jeune homme. Mais à présent, autre chose me travaillait l’esprit.

    __ Tu sais, lui dis-je, hier soir je suis sortie avec Éliane et son nouvel ami Jean-Pierre, et nous sommes allés retrouver deux gars à l’aéroport qui repartaient pour la France. Pour la Côte d’Azur! lui précisai-je un peu excitée. Et il s’est passé quelque chose que j’ai encore peine à croire : l’un des deux, un Allemand, qui demeure là-bas, m’a invitée à venir le visiter pour quinze jours ou plus si je veux. Des petites vacances! Toutes dépenses payées. Ce n’est pas mal, hein? Alors, qu’en penses-tu?

    __ Eh bien, tout dépend. Quelle impression t’a-t-il faite? Quel genre d’homme est-ce? Tu crois que tu peux lui faire confiance?

     __ C’est difficile à dire. Mais je crois que oui. Il m’a semblé très sincère malgré ses airs de Beach Boy raffiné, répondis-je, badine.

   J’entrepris de lui communiquer dans le détail toutes les conversations de la veille. Je l’informai de la présence du Français, de leur partenariat dans le domaine de l’édition, (ce qui me rappela de lui parler de son ex-éditrice dont la conjoncture l’étonna), des expositions d’œuvres d’art, de la maison à flanc de montagne, de la piscine, de leur vision de la vie. Je lui confiai même mon attirance particulière pour les deux, sans omettre ce qui m’avait semblé l’expression d’un coup de foudre pour le Français, sans doute lui aussi sous le coup d’une émotion semblable.

     __ Je ne suis nullement surpris d’un tel enthousiasme à ton égard, reprit-il. Ne suis-je pas le premier à me considérer comme un privilégié de t’avoir dans ma vie! Si l’envie d’un voyage sur la Côte d’Azur te stimule, alors vas-y! Tu n’as rien à redouter; nous le savons tous les deux.

   Quels que fussent mes projets, j’avais toujours l’appui de Moreau. Il m’avait invitée à venir vivre une liberté totale auprès de lui.

   Moreau était un homme de grande envergure. Il avait fait ses études à l’Université de Montréal trente-cinq ans plus tôt, puis à la Sorbonne, où il avait rédigé, comme je l’ai dit, une thèse de doctorat sur l’immatérialisme de Berkeley. Déjà, à vingt-deux ans, il avait élaboré un système philosophique très personnel : un système de pensée qu’on peut appliquer dans la vie de tous les jours, pour autant qu’on veuille bien lui consacrer un peu de temps afin d’en saisir et d’en intégrer les principes. Deux ans m’avaient été nécessaires pour comprendre l’essentiel de son enseignement. Moreau prônait, non pas une morale de la culpabilité, de l’effort, du sacrifice ou de l’humilité, mais une éthique de l’excès, une permissivité totale, intelligente, une liberté consentie et la fête comme moyen de s’épanouir. Par sa philosophie basée sur le bonheur – différente de celle d’Épicure parce que soutenue par une métaphysique –, il enseignait que l’homme pouvait en arriver à se réaliser totalement en expérimentant le plaisir conscient. Il montrait, en effet, à reconnaître la beauté dans la vie de tous les jours ou, comme il disait « à voir l’absolu dans le relatif ». Bref, il professait l’idée de se sentir Dieu, ici et maintenant!

   Moreau ne croyait pas à la réincarnation. Du moins, pas pour lui ou pour tout individu réalisé qui avait su développer son être. « L’homme n’a pas à cheminer ou à évoluer, disait-il, puisque dans sa nature profonde, il est déjà rendu. Mais l’homme doit réveiller en lui le Dieu endormi, car Dieu n’existe que par le projet de l’éveiller. Tu veux connaître Dieu, alors deviens-le! »

   Évidemment, il était très contesté. Les intellectuels le trouvaient arrogant et tentaient de l’abaisser en le faisant passer pour un penseur superficiel, parce qu’il faisait de la télévision, et l’Église le condamnait pour ses opinions jugées blasphématoires et son mépris de la prière. Effectivement, il privilégiait la bénédiction comme moyen de se ressourcer : « Quand on se sent Dieu, peut-on encore prier? demandait-il. Dieu se prie-t-il lui-même? Mais non! Celui qui a développé son être trouve en lui la force nécessaire pour vivre divinement sa vie et, au lieu d’implorer de l’aide, il devient, par ses bénédictions, l’aide dont les autres ont besoin. Sa clarté et sa sagesse sont alors comme une lumière qui se répand sur le monde. »  Mais qui pouvait comprendre que l’on puisse se sentir Dieu?  Et surtout, qui voulait se sentir Dieu?

   Rejeté également par certains esprits obtus trop enracinés dans leurs traditions et leur morale austère pour pouvoir concevoir cette forme de permissivité, ces derniers, les bien-pensants, ne voyaient en lui qu’un être dépravé, immoral et pervers. Surtout qu’à ses côtés se tenaient en général de très belles femmes, de même qu’en outre, suprême péché, il ne se gênait nullement pour divulguer, sans aucune retenue, qu’il partageait sa vie avec celles-ci. Cela leur semblait inadmissible.

   Ces femmes, différentes les unes des autres quant à leur âge, leur tempérament, leur niveau de culture ou leur potentiel de compréhension, possédaient toutes, cependant, un attribut commun : l’intuition. Car il ne faudrait pas penser, surtout quand elles sont belles, que les femmes sont nécessairement des esprits légers, influençables, facilement manipulables ou incapables de penser par elles-mêmes. C’est ainsi qu’après avoir flairé l’ampleur d’un tel enseignement, la plupart s’en étaient approché pour mieux en comprendre la portée, d’autant plus que beaucoup d’entre elles s’intéressaient à la philosophie, la poésie, la culture générale ainsi qu’aux grandes questions de l’existence. Mais cela, les gens l’ignoraient ou ne s’en préoccupaient même pas, puisque, pour beaucoup, ces questions ne se posaient que rarement dans leur vie : mieux valait s’en tenir aux valeurs du milieu!

   Que de fois, suite à ces révélations, l’avait-on ridiculisé, boycotté ou dénigré afin de le rendre inoffensif! En trente ans, on l’avait congédié à douze reprises des maisons d’enseignement supérieur à cause de ses propos trop libéraux et à dix-neuf reprises des postes de radio où ses commentaires, non compris ou trop bien compris, menaçaient certaines autorités en place. Afin de se donner bonne conscience ou pour faire monter les cotes d’écoute, les médias continuaient épisodiquement de l’interviewer. Mais à l’exception de quelques animateurs plus sérieux qui le considéraient vraiment, les autres, sans chercher à approfondir sa philosophie, lui posaient des questions insolites, toujours relatives au sexe, comme si son enseignement ne concernait que ce qui est au-dessous de la ceinture, et le faisaient aussi passer pour un humoriste un peu vulgaire, habile à donner un bon show. Ces animateurs, incapables de concevoir ses propos comme réfléchis et profonds, l’appréciaient pour son éloquence, sa faconde intarissable et ses réparties originales, mais ne lui prêtaient aucune authenticité, sans doute impuissants à saisir la profondeur de ses réflexions. Fort heureusement, Moreau était au-dessus de tout cela.

   Quant aux maisons d’édition et aux librairies, elles l’ignoraient par crainte d’être mal jugées par la clientèle, par manque de sympathie pour sa pensée, ou, tout simplement, parce qu’elles ne voulaient pas garder sur leurs tablettes des livres qui se vendaient trop lentement. Effectivement, qui s’intéresse à la philosophie au Québec? Et, de surcroît, à une philosophie basée sur le bonheur, la liberté, l’énergie et la conscience?

   En tant que professeur, on l’avait aussi banni des universités (régentées par l’Église ou l’État), bien qu’il possédât un doctorat et même un postdoctorat en philosophie, en plus d’avoir été un collaborateur du sexologue belge Frans Manouvrier avec qui il avait écrit un livre avant-gardiste.

   Malgré les barrières qu’on tentait de lui imposer, personne mieux que lui, à travers ses écrits, ses conférences ou ses entrevues dans les divers médias, n’arrivait à secouer l’esprit des gens comme il savait le faire. On l’adulait aveuglément, on suivait son enseignement avec ferveur et assiduité ou on le haïssait carrément. Mais personne ne pouvait demeurer indifférent devant cet homme si confrontant.

   Au fil des trente dernières années, des milliers de personnes avaient reconnu en lui l’instigateur d’un nouvel art de vivre et s’en étaient approché afin de mieux comprendre sa philosophie. Mais pour la plupart, la marche était trop haute. Le philosophe savait que tous ne pouvaient la saisir sans ambiguités. Alors, il parlait et écrivait pour ceux qui se sentaient concernés par son enseignement.

   Dès la première conférence à laquelle j’avais assisté, j’avais tout de suite reconnu en lui l’envergure d’un être exceptionnel. Je n’avais pas hésité à m’en approcher. Ses connaissances encyclopédiques me fascinaient (comme si son immense bibliothèque était contenue dans son cerveau), tout autant que son éloquence magistrale. Mais par-dessus tout, j’étais charmée par sa douceur incommensurable. Une douceur fondée sur une certitude profonde, dérivée de sa conception immanentiste de l’homme, de l’absolu, de la vie. Même si ces valeurs révolutionnaires venaient renverser toutes mes croyances et préjugés, même si, parfois, j’en fus choquée profondément lors de nos premières rencontres, je pressentais déjà, au fond de moi, qu’il avait raison.

   Ce ne fut pas sans heurts, sans confrontations ni sans remises en question, toutefois. Malgré mon amour pour lui, j’éprouvai de cruels déchirements au cours de nos deux premières années de vie commune. Et puis, un jour, reconnaissant sa cohérence et la logique de son enseignement, je compris, malgré la force des choses établies par la société, que sa pensée était juste et véridique.

   Je finis par réaliser que le mal dont l’humanité souffrait tenait davantage de l’abnégation, de l’autocondamnation et des préjugés austères que de l’ouverture, de la permissivité ou de la licence. Combien d’hommes et de femmes, pensais-je alors, gens d’esprit doués d’une grande sensibilité et d’une noblesse d’âme, s’étaient vus détruits, anéantis, parfois brûlés vifs ou décapités par des censeurs imbus de leur importance, s’improvisant juge et partie! Et cela, au nom de la pureté, de la vertu ou des croyances religieuses! N’avait-on pas emprisonné le Marquis de Sade pour ses idées scandaleuses, alors que son génie, à travers une certaine folie penseront certains, consistait tout de même à délivrer les bien-pensants de leurs tabous? Et que dire d’Oscar Wilde, condamné pour pédérastie, tandis qu’il tentait de ressusciter l’idéal pédagogique de la Grèce antique!

   J’en étais venu à penser que le mouton noir avait bien raison de s’éloigner du troupeau, puisque le bon Pasteur voulait celui-ci beau et gras afin d’en tirer un meilleur prix à l’abattoir!

   Ne disait-on pas qu’un seul homme juste pouvait sauver une ville?

   J’avais reconnu le génie de Moreau. Mais autre chose encore : je savais que son enseignement constituait un point de départ pour une société meilleure, plus libre, plus ouverte, à travers laquelle chaque individu comprendrait qu’il n’a pas à souffrir pour mériter son ciel, comme on nous l’a enseigné depuis deux mille ans, mais que, tel un dieu, il peut régner en maître absolu sur sa destinée. Finis, l’esclavage et l’ignorance, l’esprit de soumission, la crédulité ou la croyance en toute autorité autre que la sienne propre! Moreau, l’individu rejeté, banni, exilé dans son propre pays, devenait celui qui incarne la vérité! Auprès de lui, j’avais enfin appris à donner un sens à la vie. Un sens à ma vie! Et si, à la suite de concours de circonstances, il m’arrivait de faire face à des esprits retors qui ne pouvaient voir en ma ferveur pour le philosophe que la servilité niaise d’une belle blonde envers un gourou mal intentionné, je me réjouissais à l’idée de me savoir du bon côté, sachant en outre que ces mêmes esprits s’humiliaient, sans en être conscients, sous l’emprise de leur propre endoctrinement.

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