À quelques kilomètres du village, en direction de Jeannet, enfin, si je me rappelle bien, nous pénétrâmes dans un grand parking en retrait de la route. À l’entrée, un panneau indiquait : La Séguinière. Au fond du parking, sur la droite, une grosse maison blanche d’allure champêtre, sans doute convertie en restaurant quelques années plus tôt, émergeait de la verdure. Dans la cour arrière, sur la gauche, je distinguai une terrasse tout à fait enchanteresse, exotique à souhait, où quelques couples assis aux tables sous le feuillage des arbres en fleurs entamaient leur repas à la chandelle. 

   Nous prîmes place à une table qui se trouvait un peu à l’écart des autres. Un arbre très majestueux laissait pendre quelques-unes de ses branches au-dessus de nos têtes, tel un immense parasol dont la mission secrète serait de combler notre soif d’intimité.  Nous commandâmes à boire et à manger et, bientôt, sous l’effet des spiritueux, nous nous livrâmes mutuellement à des jeux de séduction. Noémie, heureuse de ne pas avoir été laissée pour compte malgré ma présence, se sentait toute chaude devant Dieter. Ce dernier, à l’idée de pouvoir jouir de l’affection de deux compagnes qui s’entendaient bien, rayonnait de bonheur. Joël profitait de la sensualité de la scène et moi, en compagnie de mes nouveaux amis, je savourais l’atmosphère.

   Vers vingt-trois heures, après une soirée exquise, après avoir englouti un délicieux repas et avalé quelques coupes de champagne, nous rentrâmes à la maison.

   Devant l’intérêt très particulier de Noémie vis-à-vis de Dieter et, très réciproquement, avais-je constaté au cours de la soirée, je réalisai, pendant le retour, qu’il leur serait agréable, voire même impératif, de terminer la nuit ensemble. Cela posait toutefois un petit problème : où allais-je bien dormir? Un problème dont Joël aurait peut-être… la solution, espérais-je secrètement. Aussi, à quelques minutes de la maison, un peu anxieuse à l’idée d’une réponse que je jugeais imprévisible de la part de Joël, je lui révélai mon intention de laisser seuls les deux amants réconciliés. Il réagit comme je l’espérais! Il sauta sur l’occasion et m’invita à venir chez lui.

    Enfin! après tant d’attente, la situation parfaite se présentait. Sans bruit, sans tracas, sans heurt.

   Arrivée à la maison, je proposai l’idée aux amoureux, qui se réjouirent autant pour eux-mêmes que pour Joël et moi. Rien ne leur avait échappé!

   Un peu nerveuse, je ramassai rapidement quelques objets personnels : brosse à dents, dentifrice, peigne, petite culotte propre et chemisette en prévision du lendemain matin et je les enfouis dans ma mallette de voyage. Nous nous souhaitâmes une bonne nuit. Pour nous tous, nous n’en doutions pas, elle serait longue, blanche et fiévreuse!

   Je suivis Joël jusqu’à sa voiture, accompagnée de Loulou qui, sur l’ordre de son maître, alla s’installer en maugréant sur le siège arrière.

   Nous roulâmes tranquillement à travers les chemins sinueux de la montagne. Dans l’obscurité de la nuit, les branches des arbres, éclairées par un quartier de lune et par le jet lumineux des phares sur le sentier, semblaient s’incliner devant nous. L’ambiance romantique des contes de fées nous enveloppait.

   Impatients de nous retrouver dans les bras l’un de l’autre, nous ne parlions pas. Nous nous contentions d’écouter quelques classiques de Charles Aznavour enregistrés sur cassettes. Parfois aussi, nous nous regardions à la dérobée, et alors un sourire complice s’affichait sur nos lèvres.

   Arrivés au village, après quelques kilomètres, nous passâmes devantle restaurantCrispie,que je reconnus aussitôt. Nous contournâmes le coin où, l’après-midi, je m’étais plu à regarder les joueurs de pétanque, ainsi que les deux femmes aux baguettes, puis pénétrâmes dans le parking. Joël gara sa voiture. Devancés par Loulou, nous nous engageâmes dans une ruelle étroite bordée par des maisons d’aspect médiéval.

   Les murs de pierre ancestraux, les fenêtres à volets qui trouaient les façades, les lourdes portes de bois ornées de fleurs composaient un décor extrêmement pittoresque. Les lanternes allumées un peu partout recréaient étrangement, dans la pénombre, le climat du Moyen Âge. Je marchais aux côtés de Joël, comme émue par ce contexte poétique incomparable. Il me tenait le bras afin de m’éviter de me tordre les chevilles, car il n’est pas aisé de circuler à talons hauts sur un pavé fait de galets de pierre.

    __ Ainsi, tu habites dans ce coin privilégié du village, à deux pas de Crispie. Quel cachottier tu fais!

    __ Ce n’était pas mon intention de te cacher quoi que ce soit. Je n’attendais que le bon moment, me répondit-il, coquin.

   Il inséra une grande clé ornementée dans la serrure de la porte de sa maison. Par terre, sous la fenêtre de droite, je remarquai un pot de fleurs bien entretenu. Au sommet de la porte, par contre, mon regard s’arrêta, stupéfait, sur un crucifix noir, trapu et sinistre comme ne peut l’être qu’une potence. Mon esprit retint l’image mais répudia sur-le-champ le sens de sa symbolique. Un homme libre ne pouvait s’identifier à un symbole représentant la chair tyrannisée sur une croix. J’aurais préféré y voir l’effigie d’un Jésus enseignant à ses disciples, ou badinant avec Marie-Madeleine, sachant que ces symboles auraient pu changer deux mille ans d’histoire. Mais depuis notre première rencontre, puisque aucune ombre n’était venue se glisser entre nous, je pensai que cet objet ne devait être que décoratif.

    __ Tu regardes le crucifix? s’enquit-il, comme s’il lisait dans mes pensées. C’est un motif esthétique. Purement esthétique! Il vaut une fortune, vue son ancienneté; c’est une œuvre d’art que j’ai obtenue pour une bouchée de pain, et comme personne n’en connaît la valeur ni n’oserait voler un crucifix, je l’ai posé là, en attendant de le vendre.

    __ Je te souhaite de le vendre rapidement, répondis-je en le taquinant, non sans me demander quand même, une seconde, ce qu’un tel objet, décoratif ou non, faisait-là. Joël pouvait-il porter en lui les vibrations d’un homme torturé? Mais non!

    __ Bienvenue chez moi! me dit-il en poussant la porte, non sans acquiescer allègrement à ma réplique.

    __ Merci de m’accueillir dans ton… refuge, lui lançai-je, me rappelant avec exactitude le terme qu’il avait employé pour désigner son logis.

    __ C’est dans cette pièce que Dieter et moi vaquons à nos affaires, fit-il comme pour excuser l’aspect commercial du rez-de-chaussée. J’ai sacrifié cette partie de l’habitation pour y installer le bureau de notre maison d’édition, poursuivit-il en désignant de la main l’ameublement du premier plancher.

   Un système informatique complet s’étalait sur une des deux tables de travail de style Louis XV. À côté trônaient deux énormes moutons de l’époque Pop-Art. Des pièces authentiques de Jean-Pierre-Xavier Lalanne, m’apprit-il aussitôt en réponse à mon émerveillement. En face, une immense armoire rennaise ivoire, meuble de transition Louis XV-Louis XVI, contenait plusieurs piles de livres visibles à travers ses vitres originales. Tout près, semblant faire le guet, veillait, avec une assurance tranquille, une horloge grand-père très rustique, tandis que sur le mur du fond on pouvait voir un collage de Matisse datant de ses dernières années. Chacun des bureaux reposait sur un tapis marocain qui rehaussait l’atmosphère des lieux. Tous les livres édités par eux étaient en montre sur un présentoir de pierre qui servait de desserte. Les murs intérieurs cimentés étaient peints dans des tons de pêche,  recréant ainsi une luminosité artificielle presque naturelle.

  Un deuxième palier, visible de l’entrée, laissait voir la cuisine. Cette seconde pièce était séparée de la première par un comptoir. Au-dessus, une demi-lune de bronze sommeillait entre deux colombes blanches cartonnées qu’il m’avoua, en riant, avoir dessiné lui-même quelques années plus tôt. Au fond, une porte de bois robuste s’ouvrait, qui laissait entrevoir une belle statue d’albâtre grandeur nature représentant une déesse grecque ou peut-être romaine, tenant dans ses mains une bougie.

    __ Tu veux quelque chose à boire?

    __ Oui. Pourquoi pas? répondis-je en continuant de promener mes regards autour de moi, étonnée de pouvoir admirer autant d’œuvres d’art.

    __ Une tisane, un café ou un chocolat chaud?

    __ Je prendrais bien une tisane.

    __ Pendant que l’eau bout, je te fais visiter les lieux et après, si tu le désires, tu pourras prendre un bain pour te détendre. Ça te va?

    __ Merveilleusement bien.  

   Joël mit l’eau à bouillir, puis nous empruntâmes les escaliers qui menaient à l’étage supérieur. Ce dernier menait à deux autres paliers qui allaient en direction opposée, espacés chacun par trois ou quatre marches. Ainsi, à moitié chemin, passant devant une pièce légèrement éclairée, que je reconnus comme étant sa chambre à coucher, nous montâmes encore quelques marches pour nous retrouver dans un salon immense, agrémenté d’une mezzanine. Loulou nous avait précédés et faisait semblant de roupiller dans le fauteuil en cuir brun qui, de toute évidence, lui servait de lit.

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