Que m’arrivait-il donc soudain? Ces deux types se tenaient debout, devant moi, avec leur stature imposante, disposés à faire de moi leur prochaine proie.

   Je devais me ressaisir. Un trop plein d’énergie émanait de nos présences. Je fis alors quelques pas en arrière, le plus naturellement possible. Je devais à tout prix recouvrer mon calme. L’Allemand était fascinant, spectaculaire, mais le Français était d’une beauté à couper le souffle. Je me sentais sous l’emprise d’un coup de foudre. J’en devins presque timide.

   Qui était-il au juste, ce Français? J’ignorais tout de lui, à part quelques petits détails sans importance. Qu’il fût antiquaire ou s’intéressât à l’art ne pouvait bien sûr qu’attiser mon désir, car mon goût pour la culture me poussait vers ce genre d’homme, mais de là à tomber en pâmoison! Et puis, je me méfiais des passions tumultueuses : elles ne pouvaient qu’entraîner notre perte en déposant en nous de la mélancolie et de l’amertume lorsqu’elles s’éteignaient aussi subitement qu’elles s’étaient allumées.

   Heureusement, avant de nous diriger vers le bar où Jean-Pierre nous suggérait de nous rendre, les deux voyageurs enregistrèrent leurs bagages au comptoir d’Air France. Cela me permit de reprendre mes esprits.

   Aussitôt fait, d’un pas assuré, l’oeil brillant, l’Allemand s’avança dans ma direction et me prit le bras amicalement. Le Français nous rejoignit à l’instant et tous, dans une atmosphère d’excitation et de bonne humeur, nous nous dirigeâmes vers les fauteuils où ils pourraient décompresser avant de partir.

   Jean-Pierre et l’éditrice ouvraient le cortège, suivis du Français et d’Éliane. L’Allemand et moi leur emboîtions le pas.

   Pendant le trajet, ce dernier m’entretint, tantôt en français, tantôt en anglais, de sa manière ouverte de voir les choses, seule attitude possible selon lui devant l’absurdité de la vie. Sa compagnie distrayante, riche de simplicité et de fantaisie, réussit à m’apaiser. Je retrouvais enfin mon assurance lorsque le Français se retourna vers moi :

     __ Vous êtes très belle! lança-t-il d’un air attendri.

   Ébahie devant une telle déclaration, je fixai son regard, non sans une certaine gêne. Je sentis mes jambes flageoler et mes joues s’empourprer à nouveau.

    __ Merci! lui répondis-je, émue au point de ne pouvoir ajouter quoi que ce soit.

   Et puis, comme si de rien n’était, il se détourna et continua à avancer. L’Allemand, indifférent à ce qui venait de se passer ou feignant de l’être, poursuivait la conversation.

   Naquirent en moi, cependant, des sensations troubles, presque vertigineuses, à la vue de ce profil apollinien qui me semblait plus mythique que réel. Sa beauté, son allure, sa grâce, sa virilité, tout chez lui me bouleversait : l’impression de me trouver devant une œuvre d’art vivante me subjuguait. Je n’étais pas la seule d’ailleurs à éprouver cela. Dès son arrivée à l’aéroport, j’avais observé des gens qui l’examinaient avec un vif intérêt. Certains, hommes ou femmes, se retournaient même pour le reluquer. Les paroles de Moreau me revinrent en mémoire : « Personne ne peut rester indifférent devant la beauté absolue, qu’il s’agisse de la couleur étincelante d’une fleur, du plumage somptueux d’un oiseau ou encore, de la beauté éblouissante de Marilyn Monroe. »  La Beauté, pensai-je, est vraiment indispensable à ma vie. Le seul fait de contempler cet homme renouvelait en moi le sentiment de ma propre valeur. Oui, me dis-je, la Beauté nous émeut, nous chavire, nous transforme.

   Et lui, cet homme magnifique, lui aussi me trouvait belle!

    __ Fous afez déjà lu Hermann Hesse?

   L’Allemand, par cette question, me ramena sur terre. Me rappelant les lectures lointaines de Siddhartha  et de  Demian,  je lui en glissai quelques mots, tout en réalisant combien sa présence était loin de m’être indifférente. Ces deux hommes, pourtant si dissemblables dans leur comportement, toutefois identifiables tous deux par leur allure exotique, me semblaient tellement proches au niveau de l’essence que j’éprouvai à nouveau le sentiment de les connaître depuis toujours!

   Nous nous installâmes à une table libre près du bar. L’Allemand voulut commander du champagne pour tous. Impossible : l’établissement offrait plusieurs types de boissons alcoolisées à l’exception du champagne. Quel mobile l’incitait donc à vouloir offrir à tous ce nectar coûteux? Éprouvait-il une joie sincère à l’idée de nous offrir un breuvage raffiné, étant peut-être lui-même amateur de champagne, ou voulait-il se donner une quelconque importance en posant un geste élégant?  Peut-être les deux, me dis-je, bien qu’au regard d’une certaine excitation enfantine dont il semblait faire montre, je préférais lui laisser le bénéfice du doute. Pour moi, ce fut un vin blanc. Je ne dédaignais nullement à l’occasion un Cinzano ou un Martini sur glace, mais ma tendance conservatrice me ramenait presque toujours, dans ce genre de circonstances, à consommer un vin blanc sec.

   Jean-Pierre et Éliane, assis en face de moi, se tenaient la main et échangeaient des petits mots doux pendant que l’éditrice s’entretenait avec le Français au sujet d’un livre qu’il se proposait de lancer au Québec prochainement. Elle lui indiquait le meilleur distributeur pour ce genre d’ouvrage. Enfin, c’est ce que je crus comprendre d’une oreille, tandis  que de l’autre j’écoutais, quand même très attentive, les propos de l’Allemand qui se tenait à ma droite. Par un concours de circonstances imprévisible, mais qui s’avéra fort approprié, je me retrouvai assise entre les deux hommes comme si nous étions trois bons amis se revoyant après un long moment d’absence.

   L’Allemand m’interrogea sur mes activités sociales et culturelles. Je lui fis part, tantôt en anglais, tantôt en français (en prenant toujours soin, évidemment, d’articuler chaque mot) de ma passion pour la mythologie gréco-latine, pour l’histoire des maîtres de la peinture de même que pour l’étude des femmes célèbres. Je n’hésitai pas non plus à lui parler de la présence dans ma vie de Moreau, auquel j’étais fortement liée malgré notre liberté respective, une liberté mutuellement consentie. Je le renseignai sur la manière de penser du philosophe et sur son œuvre écrite comportant jusqu’à maintenant trente-cinq titres publiés. Je poussai même l’audace, question de vérifier son degré d’ouverture, jusqu’à lui mentionner la présence d’autres hommes autour de moi.

    __ Oh! That’s good! Enfin une femme qui a compris! s’exclama-t-il. Comme il est rare d’en rencontrer une qui ne pense pas qu’au mariage, à une flopéede marmots ou à une fie confentionnelle. Je commençais presque à déssespérer.

   » J’ai une offre à fous faire. Comme je dois prendre l’afion sous peu et qu’il me faut être bref,  because  le temps – n’oubliez pas que nous, les Germans, nous afons la réputation d’être dafantage expéditifs que romantiques – j’osse fous infiter à fenir passer quinze jours ou plus, si vous le déssirez, avec moi, sur la Côte d’Azzur : toutes dépenses payées, of course. Je fous procurerai un billet d’afion oufert, de sorte qu’au moment où fous le déssirerez, fous aurez la possibilité to go away

   » Nous pourrions alors prendre le temps de nous connaître mieux, enchaîna-t-il en rapprochant son fauteuil du mien. Fous m’intéressez beaucoup, Jennifer. Je possède une maisson à flanc de montagne et une piscine où fous aurez le loissir de prendre du soleil à fotre guisse. Je fous ferai connaître le paradis de la Côte! Fous ignorez qui je suis, je le sais, mais fous poufez fous fier à votre intuition. C’est le meilleur moyen de ne pas fous tromper, n’est-ce-pas?

   Troublée par une telle proposition,  ravie et consciente du sérieux de cette offre, je ne la repoussai pas, me fiant, comme il le suggérait si bien, à mon intuition comme source de discernement. Je l’informai, féline et désinvolte, que mes rêves éventuels allaient certainement m’éclairer sur ma décision à prendre.

    __ That’s the way to do! fit-il. Il allait renchérir sur ce point tout en essayant d’obtenir une promesse de ma part, quand Jean-Pierre, profitant de sa présence sur les lieux, choisit ce moment pour l’attirer à l’écart en vue d’un bref entretien. J’appréciai cette pause qui me fit souffler; elle me permit de mieux apprécier la proposition et surtout, de me familiariser avec une telle opportunité. Au même moment, toutefois, je pouvais lire sur le visage de l’Allemand une certaine appréhension à l’idée que je puisse me défiler.

   Livrée à moi-même, je considérai la tournure inattendue des événements, le regard perdu dans un vide absolu. Bientôt, comme si j’étais seule au monde, je ne distinguai plus ni le barman, ni les voyageurs, ni même le bourdonnement de la vie autour de moi. L’impression soudaine de jouer un rôle de premier plan dans un film à sensation m’envahit. Ce n’est pas tous les jours qu’on se fait offrir par un étranger un voyage de rêve vers un des coins les plus magnifiques de la planète. La Côte d’Azur! Justement la Provence chérie dont je rêvais tant depuis quelques mois!

   Et que penser de cette excitation particulière éprouvée devant la présence de ces deux hommes? N’était-ce pas un peu étrange?

   J’eus l’impression, tout à coup, de pénétrer dans un univers féerique, un univers où les limites se diluaient, se dissolvaient à ma guise. J’avais tant désiré revoir la Méditerranée, bleue, limpide, immortelle, et voilà que, tout bonnement, comme ça, on m’en offrait la possibilité. Les paroles de Moreau me revenaient en mémoire : « Il est temps de donner un visage à nos rêves ! » Oui! bien sûr, j’avais commandé une grande aventure. Je ne devais pas me surprendre de la voir se manifester au cœur de ma réalité, puisque auprès du philosophe, j’apprenais à opérer le miracle, à créer de la féérie dans ma vie.

   Je revins à moi plus détendue. Je regardai alentour. Le Français, un verre à la main, me salua gentiment.

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