Chapitre 17

J’attendis pendant cinq minutes tout en regardant autour de moi. Ils avaient dû être retardés par la circulation. Je dirigeais mon regard en direction du couloir lorsque je vis apparaître, en courant à toutes jambes vers moi, Ève, Greg et Moreau, tout excités de me revoir. Un accident sur la route les avaient en effet ralentis. Quel plaisir de les retrouver et de ressentir leur chaleur! Ève riait de bonheur en m’embrassant. Greg m’étreignait amicalement, Moreau, passionnément.

   Chacun s’empressa de me libérer de mes bagages et ensemble, nous nous dirigeâmes vers la voiture. Pendant tout le trajet du retour, je leur racontai dans les grandes lignes les moments heureux vécus auprès de mes nouveaux compagnons. Je fus choyée au-delà de mes espérances, leur confiai-je exaltée, sous l’emprise euphorisante des derniers souvenirs.

   Arrivés à la maison, nous partageâmes un repas délicieux autour de la table magnifiquement ornée par Ève en mon honneur. À nouveau en famille,  la « famille bachique », une joie immense s’empara de moi à la pensée d’être favorisée à ce point par la vie et d’avoir été l’héroïne d’une aventure comme on n’en voit que dans les romans!

   Au cours de la soirée, je passai un coup de fil à Carlo pour lui faire part de mon arrivée. Ce dernier, rassuré de me savoir revenue, me proposa un rendez-vous pour le vendredi soir, soit trois jours plus tard. Nous ne nous voyions en général qu’un soir par semaine, Carlo étant souvent accaparé par de multiples réunions d’affaires. Je m’empressai d’accepter.

   En fin de soirée, Moreau et moi fîmes l’amour en nous chuchotant de petits mots doux. Nous nous endormîmes dans les bras l’un de l’autre, comme deux bienheureux se reposant dans la félicité de leur être. Il nous arrivait rarement de dormir ensemble, chacun préférant jouir de son lit, mais, à l’occasion, nous passions la nuit sous les mêmes draps. C’était toujours une fête. 

   Le lendemain matin, comme à l’accoutumée, je préparai deux bons cafés que nous dégustâmes lentement pendant que je lui racontais certaines anecdotes piquantes du voyage. Puis, nous fîmes l’amour à nouveau. 

   En soirée, vers vingt heures, Joël m’appela du Québec. Il était arrivé et m’invitait à venir le rejoindre à l’Hôtel des Gouverneurs de Montréal. Dieter et lui y avaient réservé une chambre à l’occasion de leur séjour dans la région.

   Je me rendis à l’hôtel, frémissante d’émotion. Je me dirigeai vers la chambre 2017 et n’eus qu’à pousser la porte laissée entrouverte à mon intention. Je vis mes deux amis étendus chacun sur son grand lit double, à moitié endormis. Ils étaient arrivés deux heures plus tôt, avaient pris un léger repas au restaurant de l’établissement et s’étaient allongés en attente de me revoir. Ils ressentaient sûrement les fatigues du décalage horaire et du stress des préparatifs qu’ils avaient dû faire à la hâte. 

   Dieter m’observa malicieusement comme s’il devinait mon embarras en présence de deux hommes aimés de manière différente. Mon élan naturel aurait dû me suggérer d’aller d’abord vers Joël, mais, je ne sais pourquoi, je m’approchai de Dieter. Était-ce pour ne pas qu’il se sente délaissé si Joël m’accaparait? Était-ce pour lui démontrer que, même si j’étais amoureuse de son ami, je ne mettais pas le reste du monde entre parenthèses? Ou alors était-ce pour qu’il sache qu’il avait en moi une bonne amie? Je lui souris et l’étreignis avec chaleur tout en passant ma main dans ses cheveux. Une belle complicité nous unit en un instant. Puis, je me retournai vers Joël et vins m’asseoir sur le bord de son lit. Nos regards échangèrent mille pensées de bonheur et de volupté. Dans un geste plein de tendresse, il m’agrippa par la taille pour m’attirer à lui et m’embrassa amoureusement.

   Trop excité à l’idée de me communiquer les derniers événements, Dieter ne put s’empêcher de s’exclamer, à brûle-pourpoint:

    __ Jennifer, il faut que je te raconte!  Une chose incroyable s’est passée à bord de l’avion, commença-t-il en anglais. Nous venions à peine de nous asseoir, Joël et moi, lorsque nous voyons, moi surtout, précisa-t-il en s’esclaffant et en se tournant vers son comparse pour exclure tout malentendu, une grande brunette très class s’avancer dans notre direction à la recherche du siège indiqué sur son billet d’avion. Elle passe devant nous la tête haute, indépendante et fière, feignant de nous ignorer et nous prenant sans doute pour deux dons Juan à la manque, à la recherche d’une proie. Imagine son embarras, renchérit-il toujours en riant, lorsque, confuse, elle doit revenir sur ses pas et réaliser que le numéro de son siège correspond à celui qui est libre entre nous deux! Elle se glisse devant moi en me frôlant, s’excuse sans me regarder et, s’installant entre Joël et moi, n’a d’autre choix que de composer avec le sort qui vient de lui jouer un mauvais tour.

    __ Dieter, bien sûr, commenta Joël, n’a rien fait pour apaiser son malaise, tu peux me croire!

   Ils avaient bavardé tout le long du trajet. La jeune femme, une fois apprivoisée, avait fini par se soustraire à leur charme, en gardant néanmoins une certaine distance, comme le précisa Dieter avec humour. 

   Les longs cheveux de la fille, sa taille fine, ses yeux pétillants, sa force de caractère et sa vivacité d’esprit malgré son jeune âge – car, bien qu’elle en parût vingt-cinq, elle n’en avait que dix-huit – avaient éveillé chez Dieter une sensation trouble. Véronique, c’était son nom, lui plaisait réellement, sauf que l’idée de passer pour son père ne le séduisait pas outre mesure, d’autant plus qu’il avait réalisé, en comptant rapidement dans sa tête, qu’il était de vingt-quatre ans son aîné.

   Quelques minutes avant de sortir de l’avion, il lui avait remis les coordonnées de l’hôtel où il descendait. Il l’avait invitée, comme lui seul savait le faire, à venir le retrouver aussitôt que possible. Joël l’avait informée de la présence d’une éventuelle amie qui se ferait un plaisir de la rencontrer et avec laquelle elle se sentirait en confiance. « Jennifer, lui avait-il dit, te plaira beaucoup. » Il lui avait même révélé que j’avais trois hommes dans ma vie jusqu’à récemment, mais que, depuis quinze jours, un quatrième s’était ajouté en sa personne.

   Lorsque Dieter eût terminé de me raconter cette histoire, il me fit part très candidement du bonheur qu’il aurait à voir apparaître Véronique à l’hôtel, événement très peu probable, toutefois, dut-il admettre.

   Après ce récit, je décidai de rentrer chez moi afin de donner l’occasion à mes amis de se reposer. Je devais les revoir le lendemain soir à la même heure, une fois terminées leurs activités commerciales prévues dans la journée.

   Moreau avait dû partir en après-midi pour Québec. Il devait y prononcer deux conférences. Assez régulièrement, on l’invitait dans les postes de radio de la région où ses propos, toujours très percutants, faisaient grimper les cotes d’écoute. Il serait de retour le samedi, comme à l’habitude, afin de tenir chez lui un salon philosophique. Depuis trente ans, banni des universités et des collèges à cause de ses idées, il recevait, à raison de deux soirs par semaine, les gens intéressés à connaître les rudiments de sa pensée. Depuis ma rencontre avec Moreau, jamais, ou presque, je n’avais manqué une conférence le samedi soir. 

   Le lendemain, un peu avant l’heure convenue, je lissai mes cheveux, me maquillai comme j’avais l’habitude de le faire, en soulignant d’un trait noir la partie mobile de mon arcade sourcilière, et enfilai une robe courte et moulante de style léopard. Le mélange de beige et de noir mettait en valeur ma peau hâlée. Lorsque je franchis le seuil de la porte 2017, Joël, me voyant entrer, ne put dissimuler son admiration. Son regard amoureux me toucha beaucoup.

   Les deux hommes étaient dans une forme étonnante. Surtout que, se tenait dans la pièce, assise sur le lit aux côtés de Dieter, une très belle jeune femme, grande et brunette. À peine avais-je eu le temps d’embrasser Joël que Dieter, surexcité, me présenta son invitée :

    __ Ah! Jennifer! Foici Féronique, l’audacieuse Féronique! me dit-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, heureux comme un roi devant sa nouvelle conquête. Et, Féronique, reprit-il aussitôt, foici Jennifer, la seule, l’unique! Celle qui fait chafirer les cœurs! Celle pour qui Joël a mis tant de temps à se préparer ce soir, comme tu as pu en être témoin toi-même, dit-il en se tournant vers son ami pour le narguer affectueusement.

   La jeune femme, à la grande surprise de Dieter, s’était présentée à l’hôtel vers les dix-huit heures à la recherche des deux hommes. Elle les avait finalement trouvés au bar en train de consommer un apéritif. Quel ne fut pas leur étonnement de la voir apparaître à quelques pas d’eux et ravie de les retrouver! Ils soupèrent ensemble au restaurant adjacent, puis montèrent à la chambre dans l’attente de m’y voir arriver. Avant même de me rencontrer, Véronique connaissait déjà en détail la longueur de mes cheveux, la couleur de mes yeux, ma conception de l’amour et de la liberté. Et, bien sûr, comme je l’ai dit, la présence d’un philosophe dans ma vie en plus de quelques autres hommes, sans compter mon nouvel amant.

©2020 Jackie Lacoursière | Création du site ChampionWeb.ca

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?