Je revins à moi plus détendue. Je regardai alentour. Le Français, un verre à la main, me salua gentiment.

   Pendant quelques secondes­ – ou fut-ce quelques millénaires ? – nos regards s’interpénétrèrent, profonds, intenses, et se confondirent dans un silence troublant, ce genre de silence qui survient lorsque deux êtres, par une alchimie quelconque, ne font plus qu’un. Un sentiment d’éternité me submergea jusque dans mes moindres cellules. Le monde cessa de tourner, d’exister. Je sombrai dans l’empire de ses magnifiques yeux bleus et tout devint bleu. Un brusque arrêt se fit dans le grand tourbillon de la vie.

   Une pause sur laquelle le poids du temps, invariablement, devait retomber. Nerveuse et embarrassée, je cherchai un propos pour combler cet intervalle devenu gênant. Malgré son peu d’originalité, je laissai échapper la première idée qui me vint en tête et je le questionnai sur la provenance de son accent parisien.

   S’il n’avait eu connaissance de l’invitation inattendue de l’Allemand (du moins, je le soupçonnai), peut-être aurait-il été plus audacieux dans sa démarche, quoique son tempérament différent l’incitât davantage à une manœuvre moins directe. Aussi, posément et sans brusquerie, il me répondit :

    __ Eh bien, j’ai vécu toute ma vie à Paris à l’exception de quelques années où j’ai séjourné au Maroc et en Thaïlande. Depuis maintenant cinq ans, je me plais sur la Côte. La vie y est plus douce là-bas, moins tapageuse. Qu’à Paris, je veux dire. Vous êtes déjà venue en France? 

    __ Oui. Il y a dix-neuf ans, lors d’un voyage organisé. J’en garde un excellent souvenir. La France est un vieux pays qui possède une histoire, des monuments, des musées, des cathédrales et de grandes personnalités. Les Français, enfin si je me fie aux quiz de la télé, dis-je en riant, possèdent en général une érudition que nous trouvons rarement au Québec. Je suis toujours étonnée de constater votre richesse de vocabulaire. Il faut dire, aussi, que notre contrée est encore jeune par rapport aux pays de l’Europe. Notre histoire ne fait que commencer, mais je crois tout de même que nous faisons de grands progrès. Nos artistes sont de plus en plus nombreux à faire des œuvres remarquables. N’est-ce pas là votre avis? Enfin, vous avez dû vous en apercevoir durant votre séjour.

     __ Vous avez tout à fait raison. Certains de vos humoristes, chanteurs et cinéastes sont déjà très connus et appréciés en France. J’adore venir au Québec. Les gens sont accueillants et ouverts au monde extérieur. Par surcroît, les femmes, en général, y sont intéressantes et très… décoratives, si vous me permettez ce qualificatif. La femme est un joyau précieux pour celui qui sait voir en elle une source d’inspiration. Il m’arrive de peindre à l’occasion, dans mes moments libres, et je dois avouer que l’érotisme constitue ce qui nourrit le mieux mon imagination.

   L’allusion suggestive dans ses yeux était d’une grande clarté. Il avait dû voir passer des centaines de femmes dans sa vie et il n’était sûrement pas sans savoir qu’il me serait facile, à moi aussi, de me laisser entraîner par ce tourbillon de frénésie. Feignant de n’y attacher qu’une importance secondaire, je renchéris sur un ton tout aussi analytique que décontracté, me gardant bien de manquer de vigilance devant l’attrait qu’il m’inspirait:

    __ Que ferions-nous, effectivement, sans l’apport de la beauté et de la volupté des sens qui nous procurent tant d’agrément? Le monde physique serait plutôt fade et incolore sans la richesse émotionnelle que permettent la sensualité, les fantaisies consenties ou l’érotisme. Je pense qu’une sexualité riche et permissive constitue la meilleure garantie de jeunesse…

    __ Comme vous avez raison une fois de plus! me répondit-il d’un air fripon. 

   Éliane et l’éditrice, revenues de la chambre de toilette des dames, me firent penser soudain à mon rouge à lèvres : il demandait peut-être à être corrigé! Un soupçon d’insécurité me rattrapa subitement, mais le temps était venu pour les deux voyageurs de se rendre au quai d’embarquement. Tous ensemble nous nous dirigeâmes vers la barrière, conscients, chacun à notre façon, que notre rencontre constituait un événement.

   On échangea des amabilités et des vœux. Les deux hommes saluèrent Jean-Pierre et Éliane, puis étreignirent l’éditrice. Ils la considéraient comme une amie. Le Français s’empara ensuite de ma main pour la presser sur sa poitrine et m’embrassa tendrement sur la joue. Toujours cette même chaleur, cette même exaltation. Un regard intime nous lia à nouveau, et je le laissai partir, chagrinée à l’idée de ne plus le revoir, malgré l’offre surprenante de l’Allemand.

   Celui-ci s’approcha ensuite, toujours aussi serein et confiant. Il entoura ma taille de ses mains énergiques et m’embrassa sur les deux joues :  

    __ N’oublie pas, l’infitation est sérieusse. Tu auras mes coordonnées par Jean-Pierre. Si tu refusses, je ne te le pardonnerai jamais. Tu entends? Never! me dit-il, le regard vif, en me tutoyant pour la première fois.

   Un dernier clin d’œil amusé de l’un, un dernier sourire de l’autre et ils disparurent tous les deux.

   Trop lucide pour ne pas avoir saisi ma confusion, l’éditrice m’invita à me rendre à sa voiture afin de me remettre l’exemplaire d’un livre dont ils étaient les éditeurs. Je la remerciai de cette attention particulière, puis me dirigeai vers le véhicule de Jean-Pierre garé tout près.

   Pendant tout le trajet du retour, je discutai avec mes amis de mille et une choses, essayant de camoufler du mieux possible l’agitation intérieure dont j’étais la proie et qui ne leur échappait certes pas. Comme convenu, nous allâmes souper, puis marcher dans le Vieux-Montréal. De nouveau, Jean-Pierre réussit, avec son humeur de garnement enjoué, à me faire oublier, pendant un moment, l’expérience fascinante mais combien troublante que je venais de vivre.

   Étais-je bouleversée? Certainement je l’étais! Comme une héroïne de roman.

   Avais-je rêvé? Sans doute. Mais comme il était bon de conserver cette impression !

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