Bien sûr, la vie telle qu’elle est aujourd’hui nous semble totalement absurde avec toutes ces guerres, ces maladies, ces virus et le reste, mais tu vois, je conçois qu’il en est ainsi parce que cela correspond aux pensées des hommes.

    __ Aux pensées des hommes? fit Dieter, étonné d’une telle réplique.

     __ Non pas qu’ils désirent souffrir et veulent le monde ainsi, mais parce qu’ils ignorent que leurs craintes, leurs appréhensions, leurs doutes et leur imagination sont à la base de toute cette construction. Nous recevons constamment le salaire de nos pensées. Le réel se bâtit d’abord dans l’Invisible, tu ne l’ignores certes pas, dans la psyché profonde de chaque être humain, et, par conséquent, de chaque peuple, quand l’ensemble des individus se fond en une même tonalité vibratoire. Cela explique les génocides ou toute autre catastrophe de masse. Une balle perdue ne frappe pas n’importe qui. Une bombe non plus. L’homme possède en lui toutes les ressources nécessaires pour être libre et heureux, mais il craint de s’en servir : il préfère s’en remettre à Dieu ou au système qui le prend en charge. Sur ce point, tu as parfaitement raison.

   » Quant aux extraterrestres qui se nourrissent des émotions des gens, je t’avoue que cette hypothèse me surprend un peu. Je pense toutefois que celui qui n’a pas réussi à développer en lui un noyau de confiance, propre à l’empêcher de se soustraire à toute autorité autre que la sienne, devient une proie facile pour les autres, que ce soit les extraterrestres ou ses semblables. Je crois même qu’il devient son pire ennemi! »

   Mon expérience personnelle conjuguée à mes lectures d’ordre philosophique m’avait aidée à voir les choses d’une façon plus claire. J’avais acquis certaines connaissances qui me permettaient de saisir les idées de Dieter, même de les approuver en grande partie. Loin de moi l’idée de récuser l’existence des extraterrestres, puisque, moi-même, quelques années plus tôt, j’avais été témoin d’un phénomène inexplicable. Un soir de juillet, vers les vingt-trois heures, le ciel se peupla d’une multitude d’étoiles et je l’observais, émerveillée, aux côtés d’un ami qui regardait dans la même direction. À un certain moment, une des étoiles, beaucoup plus brillante que les autres, se mit à parcourir l’espace à une très grande vitesse, de haut en bas, donc, à la verticale, pour s’arrêter subitement. Stupéfaits, nous crûmes d’abord à une étoile filante, bien que l’arrêt subit et un scintillement excessif (comme si quelque chose de lumineux tourbillonnait avec vélocité sur soi) nous semblassent étranges. L’étoile, ou ce qui, à cette distance, ressemblait à une étoile, reprit sa course à l’horizontale, s’arrêta une fois de plus, repartit à la verticale, s’immobilisa à nouveau et fila à une vitesse fulgurante vers le fond du ciel où elle disparut complètement. Le lendemain, une dizaine de personnes de notre entourage pouvaient confirmer le phénomène. « Si nous repoussons l’hypothèse d’un avion, d’une fusée, d’un satellite ou d’une comète, alors qu’était-ce? » nous demandâmes-nous. 

   Je ne sous-estimais donc pas la présence possible d’extraterrestres, mais cette version inusitée me semblait un peu farfelue. Au même titre que les guerres, les maladies, les virus, un cataclysme ou un simple accident, ce genre d’événement, à mes yeux, ne pouvait affecter que ceux qui se sentaient concernés par cette possibilité. Et si un extraterrestre devait se présenter à moi, il ferait certainement partie de la première catégorie. Il ne serait certes pas mon ennemi. Peut-on seulement être attaqué quand on ne se sent pas menacé?  Mais je comprenais aussi que nous avions intérêt à développer notre confiance. Non pas celle des motivateurs matérialistes qui préconisent le « oui, oui, oui, t’es capable! » sur la base d’une volonté de fer, ou celle des croyants désespérés suppliant à genoux un Dieu inconnu et muet, mais celle que je pourrais comparer à un sourire bouddhique. Celle d’un être conscient se sachant capable de miracle, une confiance fondée sur une quiétude imperturbable, la « confiance hyperbolique » dirait Moreau.

    __ Nous nous rejoignons sur deux points, lui dis-je après un moment de réflexion. Nous croyons à l’abrutissement de l’homme par le système qui le manipule à son insu, et reconnaissons, dans l’intégration des émotions, le remède à la souffrance. Mais, si tu le permets, je te dirai qu’à mon avis, le mal n’a pas à être condamné, puisque ce que nous condamnons nous condamne toujours en retour. Au contraire, il doit servir d’engrais à nos créations, au même titre qu’une erreur peut devenir bénéfique si on sait la rentabiliser par une pensée consciente. « Le mal est le fumier dont le bien a besoin pour devenir le mieux », citai-je en me rappelant une maxime de Moreau. D’autre part, il ne t’est jamais venu à l’esprit que les attractions pouvaient être proportionnelles aux destinées? De même qu’aucune rencontre ou circonstance ne découle du hasard, mais bien plutôt d’un foisonnement de coïncidences parfaitement préparées dans l’Invisible par les êtres concernés, il ne peut y avoir de bourreaux sans qu’il n’y ait, en même temps, une prédisposition chez certains à devenir des victimes.

    __ Oh ! Là, tu y fas un peu fort ! objecta Dieter, interdit.

    __ Le bourreau a sa part de responsabilités, j’en conviens aisément, et cette théorie ne l’excuse absolument en aucune façon. Mais… je pense qu’il en va de même pour la victime. Par ses pensées obsessionnelles de doute, de crainte, d’effroi ou d’horreur, elle attire littéralement dans sa vie les scènes redoutées. Je pense, poursuivis-je en reprenant les mots de Jacques Rivière, qu’il arrive à un homme, non pas ce qu’il mérite, mais ce qui lui ressemble. Malheureusement ou heureusement, les pensées qui se constituent dans notre esprit finissent invariablement par se manifester dans ce que nous appelons la réalité. Imagine que cette loi universelle soit vraiment la réponse à toute souffrance, de même que… la clé du bonheur. Que la justice puisse se manifester aussi subtilement! S’il devait en être ainsi, et si nous tous en comprenions le secret, ne penses-tu pas que la vie de chacun, que dis-je, que le monde en serait changé?

    __ Tes propos, quoiqu’ils m’apparaissent terribles d’une certaine façon, ne sont peut-être pas si bêtes après tout. Si tel est le cas, il faudrait peut-être mieux pour moi, à l’afenir, de penser à ce que je fais penser afant de penser! me répliqua-t-il en riant.

   Et de m’offrir une cigarette. Je la pris en lui resservant sa phrase de l’aéroport : « That’s the way to do! »

   Tout cela était maintenant très clair pour moi, ma propre vie fourmillait d’exemples venant appuyer cette théorie. Néanmoins, j’avais beau être vigilante avec mes pensées, je ne m’en laissais pas moins relativiser à l’occasion. Si un événement malencontreux survenait, je savais toujours toutefois en reconnaître la source : moi.

   Je sentis ce soir-là, chez Dieter, une forme d’intelligence intuitive capable de l’éclairer sur le sens caché des choses. Car, à travers son exubérance et ses fantaisies, il concevait le monde, non à la façon des endormis, mais comme un homme désireux de s’éveiller, de prendre sa vie en main au lieu de l’abandonner au hasard des circonstances. Dans sa quête d’immortalité, Dieter traversait sa vie avec la même fougue que celle qu’il mettait à traverser les villages : il se permettait ses moindres caprices! Seules ses craintes étaient de trop.

   Et je pensai soudain à Moreau, mon cher amour. Moreau, « le philosophe du bonheur » comme on l’appelait, qui vivait admirablement sa vie parce qu’au fond de lui-même, il se sentait Dieu. Non pas par vanité ou par suite d’un quelconque dérangement cérébral, comme certains esprits primitifs pouvaient le supposer, mais par un profond ressenti, intime et chaleureux. Moreau était un consacré; un homme de vocation. De ce fait, il abolissait la moindre distance entre lui et les autres, soit toute forme de séparation, et, par conséquent, de soupçon et de menace aussi.

   Quant aux gènes d’immortalité qui nous furent retirés, pensai-je sans soumettre mes idées à Dieter, puisqu’il commençait à se faire tard, je savais, tout au fond de moi-même, que le simple fait de prendre conscience de sa propre divinité les renouvelait.

   Dieter se leva pour aller prendre une douche. Je restai assise dans le fauteuil de cuir, admirant de la véranda le spectacle fabuleux du soleil couchant. Je profitai également de ce moment de solitude pour faire le bilan de ma journée. Quand il revint, dix minutes plus tard, ce fut à mon tour d’aller me rafraîchir.

   Lorsque au retour de la salle de bains je m’avançai sur la véranda, je vis qu’il m’attendait. Nos regards se croisèrent intensément pendant quelques secondes. Nous ne prononçâmes aucune parole. Pénétré d’un désir ardent il me rapprocha de lui, encercla ma taille et m’embrassa amoureusement. Je m’abandonnai à la douceur de ses lèvres et à ses bras qui m’enlaçaient fermement.

   Avant de refermer les deux portes de la véranda, nous contemplâmes une dernière fois la voûte étoilée qui surplombait le village. Tout était paisible. Même la mer au loin semblait endormie. Dieter me prit par la main et, tout naturellement, je le suivis jusqu’à la chambre à coucher. Nous fîmes l’amour tendrement.

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