Confidences – Ma vie auprès d’André Moreau

Journal 1994, 29 Mai 

André et moi nous sommes levés vers onze heures ce matin. Il m’a raconté un des rêves qu’il a fait durant la nuit où il a parlé avec sa mère bien-aimée qui est décédée en février dernier. Il était très ému.

Il se lève six ou sept fois par nuit pour noter ses rêves. Il en a écrits près de 1000 jusqu’à maintenant dans un cahier. Assis à sa table d’écriture, il note quelques mots-clés sur une feuille qu’il complète au réveil. Puis il revient vers le lit où je l’attends pour l’embrasser avant de nous rendormir. Pour moi c’est toujours un moment magique, car dans la pénombre de la chambre, je le vois se lever pour décrire ses liens avec l’invisible. Chaque fois je réalise la chance extraordinaire que j’ai d’avoir rencontré un homme pour qui seul l’essentiel compte. C’est ce que je cherchais. Après mon divorce, j’avais même écrit dans mon journal de l’époque que je souhaitais rencontrer un homme possédant de grandes connaissances métaphysiques auprès de qui je pourrais m’épanouir en beauté et en sagesse. Et voilà qu’André Moreau s’est présenté à moi !  Ce matin, tandis qu’il se rasait dans la salle de bains, je lui ai dit à quel point je le trouvais beau et combien je l’aimais. Il s’est retourné vers moi et m’a jeté un regard attendri.

 À 14.00hres, des jovialistes se sont présentés chez lui pour l’entendre dicter trois textes à sa typographe qui feront partie du troisième tome de son Traité sur l’Immatérialisme. À mon étonnement, il improvisait encore, et je dois dire que ce qu’il nous expliquait était renversant. Il ne dicte jamais en public d’habitude, mais les jovialistes lui avaient demandé cette faveur. Durant trois heures, entrecoupées de deux pauses de quinze minutes chacune, il nous a entretenus d’un aspect de son enseignement qu’il juge très important, à savoir que la matière n’existe pas et qu’en conséquence, les rapports de la conscience avec la représentation du monde s’en trouvent changés. Sa façon de voir simplifie la compréhension de la présence de l’homme sur cette terre, puisque son décor fait partie de ses pensées et que l’ensemble des représentations n’est rien de plus qu’une modification de la conscience conçue comme une forme d’accueil à l’inévitable. Pas nécessairement facile à comprendre pour une fille de province !

 A ses conférences du mardi et du samedi soir, comme à cette activité particulière d’aujourd’hui, aucune restriction ni censure n’est jamais imposée à personne. Les gens peuvent fumer et boire s’ils le désirent. André les informe en riant qu’ils peuvent même baiser dans la petite salle de bains de l’entrée s’ils le souhaitent. Mais jusqu’ici, je n’ai encore vu personne le faire.

Une variété de gens peu commune circule sur les lieux pour venir l’entendre parler, une trentaine chaque fois. J’y vois des étudiants en philosophie, en physique ou en mathématique, de jeunes brillants qui souvent cherchent à le coincer dans ses explications en lui posant des questions invraisemblables, auxquelles il répond aisément de façon tout aussi invraisemblable ! Son sens de la répartie et ses connaissances surprennent tout le monde. Parmi ce fourmillement de jeunes gens, il y a des gens de métier très agréables : représentants des ventes, policiers, secrétaires, facteurs, cuisiniers, infirmières, et aussi des poètes, des musiciens, des peintres, des photographes. Il y a également des gens très colorés, pour ne pas dire bizarres : aujourd’hui deux jeunes puncks sont arrivés avec chacun une bière en main, un homme s’est présenté avec un timbre dans le front, un autre avec une jupe à carreaux, et une avocate délurée a saisi le sexe d’André en glissant sa main dans son entre-jambe en guise de salutation. André riait, ce qui eut l’heur de démarrer l’après-midi sur une note enjouée. Non mais, quand même, elle ne manque d’air celle-là ! J’avoue être restée estomaquée devant ce geste audacieux. Je devrai m’y faire cependant, puisque cette dame se permet cette fantaisie semble-t-il chaque fois qu’elle assiste aux conférences. André m’a expliqué en soirée qu’être jovialiste pouvait aider quiconque à décloisonner son esprit de sérieux et qu’il fallait rire avec tout ce qui se présentait à soi. J’ai pris ça pour moi, et me suis dit que j’avais encore bien du chemin à faire !  

Je viens de comprendre pourquoi très peu de professionnels et d’intellectuels assistent aux conférences d’André et s’intéressent à son oeuvre. Il a beau être docteur en philosophie de la Sorbonne avec un postdoctoral en épistémologie, être un des hommes les plus cultivés du Québec, un de nos plus grands conférenciers et écrivains, sa désinvolture et la liberté qu’il s’accorde et suggère aux autres ne peuvent que déranger, scandaliser ou offenser les gens qui se prennent trop aux sérieux et qui ne pensent qu’en fonction de leur réputation.

Tout ceci me fait réfléchir : je ne me suis jamais considérée comme une femme quelconque, et pourtant en dépit de mon manque de connaissance en philosophie et des propos d’André qui remettent presque toutes mes valeurs en question, j’ai su déceler chez lui un esprit vaste capable de m’ouvrir à une plus haute dimension. Ceci me rappelle une citation de Voltaire qu’il a énoncée récemment : « Tout le monde regarde ce que je regarde, personne ne voit ce que je vois ».

Face à ce déchaînement de nouveautés, à ce changement radical de mon orientation dans la vie, et confrontée au défi à relever, je me demande sérieusement si je suis mûre pour vivre l’absolu. Ai-je la vocation ?

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