L’après-midi fut longue. J’attendais, impatiente, le retour d’Ève.

   Toutes les fois où j’avais eu besoin d’être éclairée dans mes moments d’indécision ou rassurée dans mes périodes de doute, de déception ou de frustration, j’allais consulter la « Déesse ». Cette dernière avait toujours une réponse à me fournir, sinon elle m’invitait à réfléchir sur d’éventuelles possibilités qui n’avaient, jusqu’alors, pas retenu mon attention. Son discernement était juste et son objectivité, toujours impeccable. Je disposais de l’appui de Moreau quant à ce voyage hypothétique, mais j’étais néanmoins curieuse de savoir ce que la « Déesse » allait en penser.

   Trois ans plus tôt, lors de mon arrivée auprès de Moreau, Ève m’avait ouvert tout grand les bras. Elle m’avait accueillie chaleureusement, me prodiguant son soutien et son amitié de façon inconditionnelle. Depuis vingt-huit ans, cette femme partageait sa vie avec le philosophe, l’aimait et le soutenait. Elle avait vu passer des dizaines et des dizaines de femmes qui avaient joué un rôle plus ou moins important dans la vie de son compagnon, mais toujours, elle lui avait conservé son amour et son appui. Elle savait tout de lui et le comprenait. Elle l’avait rencontré à vingt ans dans un cours de philosophie. À cette époque, il enseignait encore dans les collèges et s’avérait un professeur très peu conventionnel. Tout de suite, elle avait reconnu son génie et s’en était approchée pour ne plus jamais le quitter.

    Pour Moreau, cette femme grande, blonde et très belle représentait sa meilleure réussite : remarquablement douée, elle avait acquis très vite auprès de lui de grandes connaissances, tant sur les plans historique, politique, artistique et littéraire, que philosophique. Au moment où je l’avais rencontrée, elle était sûrement une des femmes les plus érudites du Québec. Mais elle n’étalait jamais ses connaissances : son savoir constituait davantage pour elle une satisfaction personnelle qu’une façon de se mettre en évidence. Tout comme Moreau, elle n’avait besoin d’aucune valorisation extérieure. Ce qui importait à ses yeux, c’était avant tout l’harmonie et la préservation de sa joie profonde. Rien ne l’ébranlait, bien qu’elle fût d’une extrême sensibilité : elle savait négocier calmement avec tout ce qui pouvait altérer sa tranquillité. Dans les moments confus ou difficiles, elle se retirait dans sa chambre et méditait. Au bout d’une heure, elle en ressortait renouvelée, gaie comme un pinson, parfaitement centrée. Un jour, un maître hindou, rencontré en Californie, lui avait dit qu’elle était entièrement réalisée. Jamais je n’en ai douté un seul instant.

   Chacun disposait d’un appartement bien adapté à ses besoins dans un édifice de quinze étages. En fin d’après midi, presque à chaque jour, je me rendais chez Ève. Son appartement servait de lieu de retrouvailles où l’on mangeait, échangeait des idées, se racontait nos rêves. J’aimais cet appartement investi depuis trois décennies par la luminosité de la « Déesse » et l’intensité du philosophe. L’énergie rayonnante qui en émanait était d’une douceur inexplicable. Ève y vivait en permanence. Moreau aussi, sauf les nuits où il dormait dans son studio et les moments où il y recevait d’autres femmes.

   Deux grandes fenêtres, toujours bien entretenues, laissaient passer la lumière. Près de l’une, sur le côté gauche, une table, des chaises et une lampe au plafond meublaient ce coin de pièce. C’était là qu’on y mangeait et que Moreau, chaque jour, plume à la main, écrivait son journal. Le salon était constitué de deux fauteuils dans les tons de rose qui se faisaient face. Entre les deux se trouvait une table noire, carrée, assez basse, sur laquelle Ève déposait un vase rempli de fleurs naturelles qu’elle renouvelait chaque semaine. Elle adorait les fleurs. De belles plantes, disposées un peu partout, égayaient l’atmosphère. La cuisinette, séparée de la grande table par un comptoir et quatre tabourets, donnait l’impression d’une alcôve miniature où elle concoctait ses recettes. Sur un des murs de l’entrée, côté salon, était adossée une magnifique bibliothèque Empire en acajou de l’époque Louis-Philippe, rehaussée de bronzes Directoire et d’une tapisserie dorée, identifiable par sa double doucine et ses pattes qui ressemblaient à celles d’un lion. Elle abritait une centaine de livres derrière ses portes de verre. Deux salles de bains, une moyenne et une petite, une salle de lavage, la chambre des maîtres de configuration normale et une autre, minuscule, complétaient le tout. Ce qui caractérisait surtout cet appartement, c’était l’omniprésence des livres qui recouvraient les murs du plancher au plafond. Moreau était particulièrement fier de cette bibliothèque philosophique imposante qu’il avait constituée au fil des ans.

   Ces ouvrages, savamment regroupés par époques, rendaient hommage aux auteurs les plus sérieux. Tous les grands philosophes de l’Histoire y figuraient, mais aussi les initiés, les mystiques, les précurseurs des divers courants sociaux. Toutes les religions, les idéologies, les différentes doctrines, les mouvements ésotériques et les écoles de psychanalyse y étaient représentés. On y trouvait aussi beaucoup de bouquins et de revues consacrés à la musique, à la peinture, à l’art sous toutes ses formes, des dictionnaires, des atlas, toute la correspondance de Voltaire et surtout, l’Encyclopédie Diderot-D’Alembert. En somme, c’était là l’appartement d’un grand érudit.

   Un livre de Moreau à la main, Le plaisir est sagesse, j’attendais qu’Ève revienne de l’école.

   Ève était institutrice et enseignait au primaire dans une classe d’immersion pour immigrants. En fait, la « Déesse » faisait partie de cette catégorie d’enseignants peu nombreux dont les élèves ne voulaient pas se séparer. Quand arrivait la fin de l’année, ils la comblaient tous de cadeaux. Certains lui remettaient de menus objets en provenance de leur pays d’origine: Corée, Vietnam, Mali, Ukraine. D’autres lui offraient une pomme, une orange ou un petit poème. D’autres encore, ne cessaient de s’émerveiller devant la beauté ou la gentillesse de leur professeure qu’ils complimentaient sans cesse.  Ève avait quelques années de plus que moi et, comme moi, ne faisait pas son âge. Comme nous étions blondes toutes les deux et qu’on nous voyait souvent rire ensemble, on nous prenait pour des sœurs.

   En général, après le retour d’Ève à la maison, nous bavardions une demi-heure en sirotant joyeusement un verre de vin rouge. Ce petit rituel détendait Ève après cinq heures passées auprès de ses jeunes élèves parfois turbulents. Je lui racontais ma journée, puis venait son tour. Ensuite, elle allait faire la sieste avant de préparer le souper, repas qui s’avérait toujours digne des plus grands chefs. Elle diversifiait constamment le menu. La plupart du temps, elle agrémentait également l’atmosphère d’une musique de fond après avoir allumé deux chandelles qu’elle disposait au centre de la table. Aussi, chaque repas constituait-il un moment important pour nous. Moreau arrivait ensuite vers les dix-huit heures après avoir dicté une page ou deux à Audrey, qui possédait également son appartement dans le même édifice. Le philosophe écrivait son journal à la plume, comme je l’ai dit, mais tous ses essais et ses traités philosophiques étaient dictés de vive voix à sa typographe. Ultrarapide, cette dernière saisissait à la volée le cours de ses pensées. Aussitôt que Moreau franchissait le pas de la porte, nous nous installions à table tous les trois.

   Ève et moi avions convenu d’un arrangement. En fait, elle ne m’avait jamais rien demandé. Mais comme je me retrouvais de plus en plus fréquemment chez elle, au point que c’était devenu, au bout d’un an, mon deuxième chez-moi, je réalisai qu’il était grand temps de participer aux dépenses relatives à la maison. Ainsi, au début de chaque mois, je lui versais un petit montant d’argent, puis, chaque semaine, pour la soulager des travaux ménagers, je m’occupais de l’entretien des deux salles de bains de l’appartement. Cette entente me convenait parfaitement, si bien que je n’avais plus à me préoccuper du marché et de la popote – ce qui n’était pas ma tasse de thé. Par contre, j’aimais l’accompagner lors de ses courses, histoire de partager plus de temps avec elle ou de l’aider à transporter les sacs d’épicerie. Au volant de sa petite voiture, Ève, cigarette aux lèvres, m’entraînait à sa suite en me parlant de choses et d’autres jusqu’à notre arrivée au marché Jean-Talon. Là, nous nous promenions dans les allées à la recherche de beaux légumes et de fruits mûrs. Nous étions, inutile de le dire, très remarquées par les habitués de ce quartier italien. Deux superblondes charmantes et rieuses ne pouvaient que retenir l’attention des hommes à l’affût d’une occasion! Nous partions un autre jour en direction du marché Atwater pour y acheter des fleurs. Ève, comme je l’ai dit, adorait les fleurs, les glaïeuls surtout. Mais selon les saisons, elle revenait avec des roses, des tulipes, des lys ou des œillets dont elle ornait la table du salon. L’appartement était donc fleuri à l’année longue. De retour à la maison, une fois les courses terminées, je disposais les fleurs dans un vase, je lavais les légumes ou je mettais la table pendant qu’elle préparait le souper, toutes deux un verre de vin rouge à la main. Or, cette journée-là, lorsque je la vis revenir de l’école, une exaltation particulière s’empara de moi.

    __ Je sens que tu as quelque chose d’excitant à me raconter, me dit-elle aussitôt entrée.

    __ Que dirais-tu, lui lançai-je sans préambule, si je t’annonçais que je vais passer deux semaines sur la Côte d’Azur? Toutes dépenses payées, bien sûr!

    __ Eh bien, je dirais que c’est fantastique!  Tu as gagné le gros lot? Ou alors un voyage? s’informa-t-elle, aussi enflammée que moi.

    __ Non, tu sais bien que je ne participe pas aux loteries, aux tirages ou à toute autre chose de ce genre, pour la bonne raison que je ne gagne jamais. Je préfère miser sur… mon magnétisme, par exemple, repris-je, amusée, sûre de m’attirer sa sympathie par mon espièglerie.

    __ Tiens donc! Madame se serait fait un amant transatlantique? me demanda-t-elle joyeusement en me servant un verre de vin.

    __ Ton flair me surprendra toujours! Tu brûles, tu brûles. En fait, pas un amant, mais deux!  Pourquoi choisir quand on peut tout prendre, n’est-ce-pas?

   Je recommençai pour elle le récit de mon aventure de la veille amorcé le matin même pour Moreau. Du début à la fin, Ève m’écouta attentivement comme elle le faisait toujours dans un cas semblable, soucieuse de ne pas altérer mes confidences par des remarques personnelles. Je lui fis part de mes craintes concernant la réaction possible de Carlo, mon récent amant, quant à cette éventuelle escapade outre-mer. Je lui avouai aussi la préoccupation que soulevait en moi le spectre de la pénurie financière.

   En effet, l’idée de me retrouver en pays étranger sans un sou en poche m’inquiétait un peu. Il n’était pas question d’emprunter de l’argent à Ève ou à Moreau. D’ailleurs, ils n’en avaient pas. Ève, en tant qu’institutrice, recevait un salaire honorable, mais sans plus, et Moreau, faute d’éditeur, devait publier lui-même ses ouvrages à partir des revenus de ses conférences. Sans soutien financier, hormis celui de quelques amis qui lui versaient à l’occasion de petits montants, il avait dû, dans le passé, faire faillite à deux reprises.

   Pour ce voyage, il n’était pas question non plus d’utiliser des cartes de crédit. Débarrassée de ma dernière, deux ans plus tôt, après avoir honoré mes engagements, j’avais tiré un trait sur ce mode de financement. D’autre part, malgré mes efforts des dernières années pour m’en sortir financièrement grâce aux cours donnés sporadiquement aux esthéticiennes et, plus récemment, aux leçons en mythologie gréco-latine destinées à un public restreint, ma situation ne s’était guère améliorée. Mais je n’en souffrais pas le moins du monde. En réduisant mon niveau de vie, je m’étais rendu compte que mon bonheur n’en était pas moins grand. J’avais simplement appris à me passer de certains biens coûteux pour en acquérir d’autres plus accessibles, et cela me procurait autant de joie. J’avais découvert, en vertu du regard neuf que je posais sur toutes choses, des merveilles capables de me remplir d’allégresse. Et comme j’avais développé cette aptitude à croire aux miracles en faisant confiance à mon être profond, des conjonctures inespérées, presque magiques, me tiraient invariablement du pétrin à la dernière minute, comme un ultime recours non prévu.  Mais cette fois, j’étais tout de même un peu anxieuse.

   La « Déesse » ne voyait pas la chose ainsi :

   « Primo, m’expliqua-t-elle, tu n’as aucun souci à te faire en ce qui concerne Carlo. Cet homme t’aime réellement. Il sera certainement peiné par ton départ, mais il sait qu’il ne peut te retenir. De toute façon, il ne demande qu’à te voir heureuse. Ne t’en fais pas pour lui, c’est un homme fort qui te l’a prouvé à maintes reprises. Secundo, pourquoi te soucier d’un problème d’argent? Quel malheur pourrait-il bien t’arriver là-bas? Tu m’as dit que ces deux hommes t’inspiraient confiance, alors, suis ton intuition. Une princesse qui rencontre un beau prince a-t-elle quelque chose à redouter du destin? interrogea-t-elle, taquine.  Oh! je rectifie, non pas un, mais deux princes par surcroît! Si tu pars avec l’idée que ton voyage sera extraordinaire, alors il le sera : tu le constitueras ainsi! Et puis, tu crois aux miracles?  Qui sait si une somme d’argent ne te tombera pas entre les mains tout juste avant ton départ? »

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