Chapitre 7

Une semaine passa. Confortablement assise chez moi, dans mon fauteuil de cuir bourgogne que j’avais tourné vers la fenêtre pour pouvoir profiter de la lumière d’un beau ciel de mai, je lisais paisiblement quand la sonnerie du téléphone retentit, impérieuse.

    __ Allô!

    __ Jennifer! Je suis si heureux d’entendre ta foix à noufeau! What a beautiful hello! J’ai eu tes coordonnées par Jean-Pierre… qui a été bien gentil de me les fournir.

    __ Dieter!  Quel plaisir!

    __ You know Jennifer, l’offre que je t’ai faite tient toujours.  Il ne s’est pas passé une seule journée sans que je ne pense à toi. Ha! What a trip! Je te fois unw fois et je passe au blender! Tu as réfléchi à mon offre? Un beau foyage sous le soleil du Midi, with a beautiful man à ton bras! Ça, c’est de la feine, non?

    __ Dieter, I still don’t know.  Bien sûr que ta proposition m’intéresse. Je serais heureuse de me balader… with a beautiful man à mon bras, mais je ne peux pas partir comme ça. J’ai des choses à faire ici, repris-je, prétextant un travail urgent pour me laisser encore un peu de temps de réflexion.

   J’avais une envie folle de me retrouver sur cette Côte d’Azur dont je rêvais tant depuis trois mois, mais ces deux types, après tout, je ne les connaissais pas. Étaient-ils des agents secrets au compte de quelque gouvernement? Leur aisance, leur discours et leurs intérêts en matière de publication pouvaient le laisser supposer. Des types désireux de se servir d’une fille à des fins clandestines? N’importe quelle femme aurait pu être séduite par leur allure aristocratique susceptible, pourtant, de la perdre. Ou encore, allaient-ils abuser de moi sur place une fois dans leurs griffes? Cette dernière hypothèse, toutefois, non seulement ne m’effrayait pas, mais ne me déplaisait pas du tout : être convoitée par des types semblables, c’était plutôt le paradis!  

   Deux nuits plus tard, un rêve émouvant vint troubler agréablement mon sommeil. Dans le parc en face de la maison où j’avais grandi, transformé dans mon rêve en une plage sablonneuse, je profitais du soleil, assise sous un parasol, lorsque soudain, à quelques mètres de moi sur ma droite, j’aperçus Joël discutant avec deux jeunes femmes. Celui-ci me vit et me sourit avec tendresse. Nos regards se croisèrent quelques secondes et je lui rendis son sourire à mon tour. Au comble du bonheur, je me réveillai fraîche et dispose, envahie par une sensation de bien-être inexplicable, jusqu’au moment où le rêve me revint en mémoire. Dès lors, je savais indéniablement que Joël pensait à moi. Il ne m’avait donc pas oubliée! À travers son essence pure, il venait de me le rappeler. Le souvenir de son beau visage, de ses magnifiques yeux bleus, de ses cheveux châtain clair et de sa peau bronzée me fit tressaillir à nouveau.

   Au cours de cette même semaine, j’eus l’occasion de parler à Carlo et à Francis de mon désir de partir à l’aventure.

   Francis fut ravi de cette nouvelle. Depuis maintenant près de deux ans, nous nous voyions une fois aux trois semaines environ. Nous faisions l’amour comme deux jeunes amants éperdus, conscients de l’aspect ludique de leur relation.

   Depuis ma rencontre avec Moreau, j’avais eu l’occasion de connaître une multitude d’hommes rencontrés au cours de ses conférences. Ils me savaient libre auprès de lui, mais pratiquement aucun ne m’intéressait. Francis avait été le premier à me séduire au point d’accepter qu’il soit mon amant. Sa sincérité, son authenticité et son allure de jeune homme marginal m’avaient plu. Au tout début, il se montrait plutôt timide par manque d’expérience en amour auprès d’une femme plus âgée que lui. Mais très vite, il prit de l’assurance et en vint à devenir un amant accompli. Il me témoignait une affection réelle et exprimait beaucoup de considération malgré ses ardeurs de jeune homme enflammé. Pendant près de huit ans, il avait assisté assidûment aux conférences de Moreau et en avait intégré les notions principales. Humoriste de métier, talentueux de surcroît, il avait fait du philosophe sa victime préférée sur la scène. Avec son don prodigieux pour l’imitation, il lui faisait dire à peu près n’importe quoi en empruntant sa voix. Moreau l’adorait.

   Un jour que Francis était venu me rendre visite, il sortait tout juste de la douche lorsque Moreau entra. Moreau, bien sûr, possédait la clé de mon appartement, tout comme je détenais la sienne puisque nous nous savions chez nous partout. Surprise, toutefois, de le voir surgir à l’improviste, j’informai Francis, toujours dans la chambre de bains, de la présence de Moreau dans la pièce. Le jeune humoriste imita alors sa voix, nullement gêné de la situation, et il s’écria soudain, avant que celui-ci ne rebrousse chemin par délicatesse: « Moreau, ici ton double. Je m’occupe de tout en ton absence. Ha! Ha! Ha! » Ça, c’était Francis! Assez cultivé, il avait lu Madame Blavatsky, Gurdjieff, Castañeda, Nietzsche et bien d’autres auteurs du même calibre. Son modèle préféré était Don Juan, le sorcier yaqui qui avait vécu au Mexique avant de se convertir en lumière. Que cet homme ait pu réellement exister ou non importait assez peu pour Francis; il n’en demeurait pas moins un héros fascinant. Le jeune homme étudiait également les cultures autochtones et, très souvent, il me faisait part de ses découvertes. Notre amitié érotique, libre de toute contrainte sentimentale sirupeuse, nous était très précieuse. Aussi se montra-t-il sincèrement heureux pour moi de me voir me lancer dans une nouvelle aventure.

   Quant à Carlo, il fut un peu déstabilisé, mais tout de même content pour moi. Carlo était marié et père de trois enfants. J’étais devenue sa maîtresse presque malgré moi. Après tout, ma mère ne m’avait-elle pas recommandé, à plusieurs reprises, au temps de ma jeunesse, de ne jamais toucher à un homme marié?

   Un an plus tôt, histoire de me faire quelques sous, j’avais cherché un emploi occasionnel de mannequin, activité que j’avais déjà pratiquée comme hobby dans mes jeunes années. J’avais dû visiter quelques maisons de couture susceptibles de montrer leurs nouvelles collections aux acheteurs des boutiques. C’est à une de ces occasions que j’avais rencontré Carlo, alors qu’il était propriétaire de ce genre d’entreprise. La première fois qu’il m’avait aperçue, m’avait-il confié plus tard, il avait su que j’étais la femme dont il avait toujours rêvé, bien qu’il aimât sincèrement la mère de ses enfants. Me sachant en confiance avec lui, je n’avais pas hésité à lui transmettre mes coordonnées, ce que je ne faisais jamais afin d’éviter le harcèlement. Mais lui, je l’avais trouvé charmant et je savais, intuitivement, que s’il le pouvait, il ferait tout pour m’aider, que ce soit par l’entremise de sa compagnie personnelle ou par le biais de ses nombreux contacts. Discret et réservé, il m’avait rappelée le soir même pour prendre de mes nouvelles. Ses appels téléphoniques s’échelonnèrent sur quelques mois, pendant lesquels il se montrait toujours des plus courtois. Aucun boulot en vue toutefois, puisque lui-même, et la plupart de ses amis du domaine de la couture, ne procédaient pas de cette façon pour faire connaître leur marchandise.

   Un jour, sans trop savoir pourquoi, je me décidai à lui faire une petite visite.

   Quelle était mon intention? Je ne le savais pas vraiment. Peut-être avais-je pensé pouvoir trouver en lui un ami véritable. Je me présentai donc à son bureau et bavardai de choses et d’autres après avoir accepté une tasse de café, histoire de le connaître un peu plus. Le soir même, il me téléphonait pour m’inviter à souper le vendredi suivant. Je ferais de lui l’homme le plus heureux du monde, s’était-il aussitôt enhardi à me dire, si j’acceptais son invitation. Une fois de plus, sans raison, pour le plaisir d’une sortie sans doute, j’acceptai.

   Carlo avait cinquante ans et ne représentait pas mon type d’homme idéal : il était moins grand que moi, portait des lunettes épaisses qui réduisaient l’ovale de ses yeux et souffrait d’une légère calvitie qui contrastait avec le reste de ses cheveux noirs très fournis. Tout cela me dérangeait un peu. Il m’emmena dans un des plus chics restaurants de Montréal et me traita comme une reine. Il sut m’attendrir par sa sincérité, même si je me méfiais de la réputation de tombeurs des Italiens. Ses propos très touchants, son humour coloré, sa délicatesse et la ferveur de son regard finirent cependant par l’emporter, au point de me faire oublier les petits détails qui m’embarrassaient. Je décidai finalement de céder à ses avances et de lui faire une place dans ma vie.

   Carlo n’était pas homme à se faire manipuler par des sentiments, en ce sens où je ne pouvais l’abuser en lui dissimulant ma conception de l’amour. Aussi, entrepris-je de jouer franc jeu avec lui dès le départ. Je le mis au courant de ma façon de vivre. Il parut accepter celle-ci, jusqu’au jour où, un mois plus tard, il me demanda si je n’avais pas inventé cette histoire uniquement dans le but de le rendre jaloux. Un peu déconcertée par sa question, croyant la chose réglée, bien qu’en fait je n’ignorais pas qu’il puisse être assez difficile pour quiconque de comprendre une telle façon de vivre, une longue conversation s’ensuivit, à la suite de laquelle il me fit savoir que, tout compte fait, l’important pour lui résidait avant tout dans ma sincérité à son égard, que les merveilleux moments partagés ensemble le dédommageaient de la déception d’apprendre que je n’étais pas entièrement à lui. Il persista à demeurer à mes côtés et me témoigna sans réserve un amour inconditionnel.

   Bien que brûlant d’un désir fou pour moi, il lui arrivait parfois de venir me voir avec une bonne bouteille de vin rouge en main, un porto ou un cognac – toujours de grande qualité – pour repartir de chez moi, deux heures plus tard, sans même que nous ayons fait l’amour. Nous dégustions lentement notre verre, lui, en expert, moi, en néophyte choyée, en discutant de sujets variés: histoire, actualité, mode, finance. Le simple fait de pouvoir parler avec moi le remplissait de bonheur, me répétait-il souvent.

   Ce cher homme, toujours plein de dévotion pour moi, me considérait et m’admirait, en quelque sorte, d’être aussi libre. Il me prenait souvent les mains et me contemplait, attendri, ne cessant de me faire de beaux compliments.

   De confidences en confidences, je découvris auprès de lui les raisons qui justifiaient qu’un homme ou une femme puisse en arriver à désirer une relation extramaritale secrète, malgré l’angoisse accablante d’être découvert.

   Carlo avait besoin de fantaisie dans sa vie. Ses affaires prospères, une femme dévouée, de beaux enfants, des voitures rutilantes et une vaste propriété ne lui suffisaient plus. Il aimait la vie et cherchait à tout prix à profiter de tous ses agréments, mais il n’en était plus ainsi pour sa femme. Au fil des ans, elle s’était laissé prendre par le train-train quotidien. Son amour pour ses enfants et son mari, sa maison et sa sécurité de femme bien établie l’avaient transformée en mère parfaite et en épouse fidèle, puis, ses intérêts domestiques avaient peu à peu pris la place des préoccupations de la femme sensuelle et désirable de jadis. Depuis plusieurs années déjà, elle avait abandonné toute forme d’activité sociale au profit d’une vie casanière et tranquille. Elle ne sortait presque plus et ne faisait l’amour qu’une fois tous les deux mois, sous prétexte qu’elle était fatiguée. Cette excuse trouvait son explication, à travers les méandres de son cœur, par un manque d’enthousiasme pour sa vie conjugale. Pour avoir vécu trop longtemps uniquement pour sa famille, jusqu’à en avoir oublié de vivre pour elle-même, elle s’était vidée progressivement de sa substance. Le temps en avait fait une femme usée avant terme. Aussi, telle l’huître fixée à son rocher, elle en était venue à se satisfaire de sa situation, ne laissant d’autre choix à Carlo que de sortir seul. Mais, ce qui, dans les premiers temps, le chagrinait passablement, en vint à le déranger de moins en moins, car sa vie nouvelle de célibataire le rendait disponible pour des aventures, qui, si elles n’avaient été justifiables par les circonstances, lui eussent paru illégitimes.

   C’est dans ce contexte que, par la fragmentation d’une union qui se désintégrait progressivement, j’entrai dans la vie de Carlo.

   Ce dernier, dont la santé était précaire, était resté jeune de cœur et bon vivant, privilégiant dans sa vie le sentiment de fête et de magie. Faute de le trouver à la maison, il venait le chercher auprès de moi. C’est pourquoi la tristesse qu’il éprouva sembla si profonde en apprenant la nouvelle de cet éventuel voyage. Carlo m’aimait sincèrement. Aussi, à la déconvenue ressentie devant mon emballement pour l’invitation reçue, venait s’ajouter la douleur d’un cœur blessé à l’idée de me voir partir. Sa façon de me démontrer son amour s’était exprimée jusqu’ici par son approbation totale de mon style de vie. Mais, maintenant, il souffrait en silence de me sentir m’éloigner. Il me souhaita pourtant tout le plaisir possible, sans pratiquer aucune forme de chantage et sans émettre de commentaires déplaisants.

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