CONFIDENCES – MA VIE AUPRÈS D’ANDRÉ MOREAU –

Extrait de mon roman Le Mirage Corse – à paraître. –

Daniel était poète et cinéaste. Outre Québec parano, Les Vestiges d’une pensée multiforme et Carnet d’un voyeur, trois fracassants recueils de poésie publiés, il comptait cinq courts métrages à son actif. J’avais fait sa connaissance lors d’une conférence de Moreau. Son anticonformisme, une radicalité immuable dans son attitude face à l’ignorance et à l’hypocrisie, le fait qu’il était un rebelle au caractère bien trempé, tout cela m’avait plu. Or sa poésie, bien qu’elle fût dans cette période parfois sombre, m’avait littéralement séduite. Ce ne sera que quelques années plus tard, une fois réconcilié avec son être profond, qu’il pourra écrire dans Le risque du Bonheur : « Je sors du noir, la lumière envahit mes histoires tragiques ».

Un soir, après avoir assisté à la conférence de Moreau et attendu que tous les invités soient sortis, il avait demandé au philosophe de lui accorder un petit entretien. Daniel appréciait Moreau et voulait prendre conseil de lui. Il vivait avec une écrivaine depuis une dizaine d’années, lui expliqua-t-il, et une belle complicité les unissait, tant sur le plan amoureux qu’intellectuel. Il l’aimait et ne voulait pas la tromper. Mais la routine du quotidien sapait son énergie, le dévitalisait, au point qu’il éprouvait un besoin impératif de se renouveler. Pouvoir réactiver ses forces, pensait-il, par le biais de sensations stimulantes, le remettrait d’aplomb.

En fait, avait-il avoué à Moreau, il se sentait en train de mourir tant sa vitalité s’amenuisait. Il éprouvait toujours du désir pour sa compagne et ne souhaitait en aucun cas ni la blesser ni la chagriner, lui répétait-il pour éviter l’équivoque. Par contre, il ressentait au fond de lui-même qu’un peu de fantaisie érotique le délivrerait peut-être de la langueur dont il était affecté. Il croyait sans doute avec raison – et c’est ce que je pensais aussi – qu’en s’abandonnant à une stimulation extérieure, il pourrait transposer cette excitation dans son couple.

Le lendemain matin, lorsque je m’enquis de lui auprès de Moreau, celui-ci me raconta dans les grandes lignes ce que Daniel vivait en ce moment. J’en fus touchée. Daniel m’avait suffisamment intéressée pour désirer partager quelques moments d’intimité avec lui et, comme mon intention n’était pas de l’amener à rompre avec sa conjointe mais plutôt de l’aider à retrouver sa vitalité, je pensai aussitôt que je pourrais peut-être faire quelque chose pour lui.

Le philosophe répétait souvent qu’on ne pouvait ni aider ni nuire à personne en aucune façon, mais que l’autre pouvait se servir de nous pour s’aider ou se nuire. Si je lui tendais la perche, ce serait à lui de la saisir ou pas.

La semaine suivante, lorsque Daniel revint à la conférence de Moreau et qu’à sa demande il récita un de ses poèmes pour clore la soirée, son éloquence me charma au point de ne pouvoir résister à l’envie de l’inviter chez moi. Il me regarda avec une lueur de joie dans les yeux, qui trahissait son étonnement devant une telle offre, mais il la refusa délicatement, me déclarant qu’une femme l’attendait à la maison. Je compris parfaitement sa réserve et n’insistai point.

Comme à son habitude, il revint à la conférence la semaine d’après. Juste avant de quitter les lieux, alors que je n’attendais plus rien de sa part, je le vis s’avancer vers moi, d’un pas hésitant. D’un geste un peu maladroit il m’attira à l’écart, puis, d’un ton chevrotant, il me demanda si… mon offre de… l’inviter chez moi… tenait toujours. Je lui répondis en souriant par l’affirmative et, le prenant par la main, je l’entraînai à ma suite jusqu’à mon appartement. Je le sentais extrêmement nerveux. Il avait dû passer une semaine bien difficile devant un dilemme aussi confrontant.

Effectivement, me déclara-t-il sitôt entré, il n’avait cessé de réfléchir à ma proposition. Il en avait été très surpris, car il ne croyait pas que les femmes pouvaient encore s’intéresser à lui. Non qu’il eût une mauvaise estime de lui-même, mais, vivant en couple fermé depuis plusieurs années déjà, il en était venu à présumer que son pouvoir de séduction avait disparu avec le temps.

Il me confia qu’il n’avait jamais trompé sa compagne, qu’il l’aimait et ne voulait pas la trahir. Je savais tout cela, mais aussi qu’il devait plonger dans l’inconnu sans se tourmenter s’il voulait ranimer sa flamme. C’est pourquoi je pris les devants − en déboutonnant sa chemise − tout en l’invitant d’une voix mielleuse à me dévêtir.

Lorsqu’il partit, une heure et demie plus tard, il était un autre homme. Troublé naturellement à la pensée de retourner chez lui, mais complètement ranimé, revigoré, plein à ras bord de cette prodigieuse énergie que peut conférer le rapprochement intime d’un être humain à un autre. Pour ma part j’étais tout aussi satisfaite, il s’était avéré un amant parfait. J’ignorais cependant si je le reverrais. Cette possibilité me séduisait parce que Daniel avait de la substance, comme on dit, mais, correspondait-il à celui que je recherchais, vu qu’il n’était pas seul ?

Il revint de nouveau à la conférence la semaine suivante, puis, à partir de ce jour, une relation tant intellectuelle que ludique s’amorça bientôt entre nous. Daniel me plaisait si bien, qu’au bout de deux mois je l’invitai à partager mon appartement quelques jours par semaine.

Refusant de laisser sa compagne dans l’ignorance, peu après notre première rencontre amoureuse il l’avait mise au courant de ce qui se passait entre nous. Elle en avait été bouleversée – on peut aisément le comprendre –, mais comme elle l’aimait sincèrement et tenait à son bonheur, elle lui avait accordé une certaine latitude. Je dois avouer que j’avais été très touchée par la souplesse d’esprit qu’affichait cette femme envers Daniel. Pour pouvoir comprendre à ce point ses besoins, il était clair qu’elle l’aimait d’un amour authentique.

De nouveau inspiré, il s’était remis à écrire. Au fait de mon « amitié érotique » avec Joël qui m’invitait à venir le rejoindre en Corse, inquiet à la perspective de me perdre au profit de l’autre, il m’avait offert, deux jours avant mon départ, de me tirer les cartes. Tout comme sa mère et sa grand-mère l’étaient, Daniel se disait doué pour la cartomancie. Plutôt sceptique à cet égard et ne prenant pas son offre très au sérieux, il m’avait convaincue tout de même.

Aussitôt les cartes étalées sur la table il me dit, troublé : « Tu ne reviendras pas dans trois semaines comme prévu ! Tu rencontreras un homme… ! »

Daniel avait vu clair.

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