CONFIDENCES – MA VIE AUPRÈS D’ANDRÉ MOREAU

Elle avait 45 ans, mais en paraissait 35. Brunette, assez grande et mince, en mini-jupe et talons hauts, elle avait le port-de-tête altier, une allure fière et autonome comme une femme qui ne s’en laisse pas imposer. C’était une solitaire plutôt indépendante, cultivée, de type cérébral, et également sarcastique envers ceux qui manquaient d’éthique. Tranchante dans ses remarques, un de ses proches lui attribuera par la suite un surnom assez particulier, ‘’ la guillotine’’ tant ses verdicts tombent toujours comme des couperets. André m’en parlait ce soir-là comme d’une compagne charmante et d’une typographe impeccable depuis dix ans. Toujours fidèle au poste pour une heure de dictée quotidienne, rapide comme l’éclair à l’ordinateur, elle prenait au vol avec sérénité les propos du philosophe qui composaient en partie son œuvre philosophique, l’autre partie étant écrite de sa main à la plume fontaine.

Peu après ma première rencontre avec André, il me l’a présenta un soir que nous nous rendions à St-Sauveur pour assister à une réunion AA où il devait recevoir de la part de son parrain son gâteau de dixième anniversaire de sobriété. Assise sur le siège arrière de la voiture, tout en les questionnant sur le déroulement de la soirée à venir, je m’étonnais de me savoir là, si à l’aise en leur compagnie, c’est-à-dire en présence de l’homme dont j’étais follement amoureuse et d’une de ses femmes qu’il qualifiait de compagne et dont l’accueil chaleureux et sincère me rassurait.

Aurais-pu un jour m’imaginer expérimenter un tel scénario de vie ? Sûrement pas ! Comme quoi tout n’est pas prévisible sur terre en dépit de nos calculs, de nos espérances ou de notre volonté. Je perçois cela aisément aujourd’hui comme le côté mystérieux et extraordinaire de mon être qui savait déjà mieux que moi ce qui était bon pour moi et qui me plaçait dans une situation inusitée pour m’inviter à me  dépasser, à m’illimiter de manière à devenir celle que j’étais capable d’être. Sous-entendant par-là que quelque chose en moi me tirait par en avant vers ma destination ultime, il va sans dire !

Une semaine plus tard, André se préparait à donner une conférence chez lui et accueillait les gens à la porte lorsque la typographe se présenta avec deux coupes de vin rouge, une pour elle et l’autre qu’elle m’offrit aussitôt en me disant : « Bienvenue à l’école des émotions. Nous verrons bien de quel bois tu te chauffes ! »

Elle entendait par là que le jovialisme n’était pas fait pour les poltrons, les sceptiques ou les faibles d’esprit.  Ce sont là des personnes inquiètes au système nerveux fragile. Il fallait être fort pour en arriver à se multiplier en amour plutôt qu’à se diviser, de façon à pouvoir vivre le partnership amoureux ouvert que cette philosophie propose. Il fallait aussi du courage pour oser remettre en question certains vieux principes établis par l’Église et enseignés dans la famille et à l’école. Pouvoir les annuler exigeait une détermination éclairée. Là où la plupart des gens se refroidissait à l’égard d’une philosophie qui prônait la fête comme moyen d’ouverture de la conscience, c’est quand le philosophe proposait de voir en soi l’autorité suprême de sa vie, en d’autres mots d’activer son identité divine par le recours à la constitution de son être. Mais il y avait aussi autre chose d’infiniment plus déstabilisant : c’est qu’avec une telle attitude face à la vie, on risquait de paraître ridicule et d’être incompris par les membres de sa propre famille. Beaucoup de gens qui avaient entendu parler du jovialisme à la télévision s’imaginaient que c’était une philosophie pour les buveurs de bière, les paresseux ou les hédonistes à gros grain !

Or, ce soir-là, cette provocation venant de la part de la typographe se révéla pour moi un véritable cadeau. J’allais lui montrer de quel bois je me chauffe ! Je n’allais certainement pas échouer comme ceux ou celles avant moi qui s’étaient laissé prendre par leur insécurité ou leurs émotions au point de quitter André et de faire un trait sur cette grande philosophie de l’être ! Oui, en dépit de mes incertitudes et de mes hésitations, j’allais me donner à connaître et à comprendre cette vision du monde de sorte qu’éventuellement j’en vienne à l’adopter intégralement ou à la rejeter si elle ne faisait pas mon affaire ! La présence des autres femmes autour du philosophe, mon bien-aimé, allaient me servir d’une certaine façon pour m’agrandir du dedans, devenir plus vaste, plus solide, et peut-être aussi pour m’en faire des amies.

Je me jetai donc tête baissée dans l’aventure, écoutant ce qui se disait autour de moi, prenant des notes au cours des conférences et lisant Pour réveiller le Dieu endormi jusque tard la nuit. Je ne sais pas si certains d’entre vous se sont sentis un jour en présence du fantastique, mais la sensation éprouvée est telle qu’on s’autorise toutes les audaces, car on comprend que la véritable sagesse est dans l’excès et non dans le contrôle ou la modération.

En voyant comment la typographe s’en tirait dans un tel contexte, je réalisai non seulement qu’elle y parvenait assez bien, mais que si elle en était capable, je le pouvais aussi. Elle fut d’une certaine manière un modèle pour moi. Elle est toujours avec nous.

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